Après un premier départ avorté pour l’Ouest de la Sicile et malgré des conditions engagées par rapport à l’état de l’équipage (et surtout du second), avec des moteurs révisés de frais, nous sommes partis, ce mercredi 3 juillet, pour une grande traversée au portant pendant deux ou trois jours vers Malte.
Un début de traversée prometteur
Nous sommes partis avec les deux ris avec lesquels nous avons terminés la remontée vers Sant’Antioco, prudents car le vent, toujours canalisé entre l’île et la Sardaigne souffle fort et avec des rafales importantes jusqu’à plus de 25nds. Nous avons aussi décidé de partir avec seulement le solent et pas de grande voile d’avant comme le code zéro (la belle voile grise un peu transparente avec les bandes orange fluo) ou le gennaker de descente (la voile orange et blanche qui se gonfle en forme de ballon). Par contre, nous avons installé un barber (une poulie fixée au bord extérieur du bateau, qui permet de tenir la voile bien ouverte pour mieux prendre le vent qui vient de derrière) pour lui donner une belle forme. Néanmoins, sur ce plan d’eau protégé, nous manquons de toile pour avancer, nous larguons donc le deuxième ris. Après quelques bords de portant, nous passons le cap Teulade vers 16h. Il n’y a pas de vagues ou presque, protégés que nous sommes par l’île de Sant’Antioco, puis la Sardaigne.
Néanmoins, à l’entrée de la baie de Cagliari (les plus motivés regarderont le relief, c’est véritablement un couloir orienté NW-SE avec un petit promontoire au milieu qui sépare les vents de NW en deux flux renforcés au Sud-Ouest et au Nord-Est de la baie), les vagues commencent à prendre une forme assez abrupte et se creusent de plus en plus. Le vent aussi se renforce et nous avons régulièrement des rafales à plus de 25nds, ce qui nous pousse à reprendre le deuxième ris. Le pilote automatique, qui barre 95 voire 99 % du temps, a du mal avec les vagues qui nous poussent l’arrière et freinent l’avant en fonction de leur angle et de leur pente. Il n’arrive pas à garder l’angle par rapport au vent et lofe plus que ne l’aurait fait Antoine à la barre.
Pour les curieux : Lofer signifie pointer l’avant du bateau plus proche du lit du vent. Or, le vent « apparent » ressenti par le bateau (et ses voiles) est la composante du vent réel qu’on pourrait ressentir arrêté et du vent vitesse produit par l’avancée du bateau. Globalement, lofer augmente le vent apparent et donc les efforts sur le bateau. D’autant plus au portant, avec le vent de l’arrière.
D’une part cette conduite fait augmenter le vent apparent qui pousse plus fort sur les voile, mais d’autre part, cela met le bateau un peu plus « en travers » des vagues et c’est l’étrave (l’avant du bateau) sous le vent (du côté opposé à celui d’où vient le vent) qui plante dans la vague toute seule, ce qui augmente la rotation du bateau et le phénomène s’amplifie.
Etant encore à portée de réseau téléphonique, Antoine passe 15 minutes avec le prestataire qui a installé le pilote pour améliorer les réglages. Pendant ce temps, le bateau surfe de plus en plus vite, 14-15-16-17 nœuds s’affichent à l’écran. Nous voyons bien que le bateau se sort de toutes les situations difficiles dans lesquelles le pilote le met mais nous ne pouvons nous empêcher d’avoir une appréhension à chaque vague plantée.
La Baie de Cagliari enterre nos espoirs
D’autant que le vent monte encore, nous voyons une rafale à 36nds de vent réel, le bateau se lance dans un surf à plus de 18nds avec de planter ses deux étraves dans la vague de devant. Nous décidons de réduire le solent, puis la grand-voile à 3 ris, puis à nouveau le solent jusqu’à 3 ris. Nous sommes au minimum de la grand-voile et il ne reste pas beaucoup de solent déroulé mais le bateau continue à surfer au-delà de 13-14 voire 15nds et à planter dans les vagues de devant qui se creusent de plus en plus à mesure que nous nous éloignons de la côte.
A ce moment-là, nous constatons que nous sommes en route de collision avec un cargo qui se rend à Cagliari… Nous nous déroutons pour passer derrière mais ses vagues de sillage ajoutées aux vagues du vent forment des murs impressionnants et nous lancent dans de nouveaux surfs endiablés. Antoine est à la barre pour pallier aux déficiences du pilote et le reste de l’équipage est plutôt nauséeux et sent bien que le capitaine n’est pas parfaitement à l’aise avec le bateau… A cette vitesse, ça secoue à l’intérieur et si l’équipage n’a pas parfaitement confiance, c’est trop risqué d’essayer de passer une nuit en mer.


À 18h45 vaincu par les vagues désordonnées, Antoine décide de mettre le cap vers Capo Carbonara. Seulement, comme nous sommes restés dos aux vagues, nous sommes restés très au Sud de la baie de Cagliari. Nous devons donc lofer beaucoup, avec tous les inconvénients mentionnés plus haut. Le capitaine décide alors d’affaler complètement la grand-voile, donc de lancer les moteurs. C’est l’occasion de tester la manœuvre dans les vagues plutôt agitées. Tout se passe bien et nous faisons route avec les deux moteurs et le solent à 3 ris vers Capo Carbonara. Ça secoue encore mais l’appréhension est partie car le bateau est beaucoup plus sage. Les conséquences d’une mauvaise conduite ne sont pas gênantes ni dangereuses et nous pouvons laisser le pilote barrer. Sauf… pour contourner le chalut immense d’un bateau de pêcheur qui se présente sur notre route. Antoine reprend la barre pour être sûr de l’éviter.
Après cet épisode, nous nous rendons compte que nous pourrions faire route avec la grand-voile à 3 ris en plus du solent sans risque particulier, nous renvoyons donc à nouveau la grand-voile mais gardons les moteurs pour nous appuyer et parer à toute éventualité. Les conditions sont très engagées et en plus c’est du vent de travers (sur le côté), tout comme… la fameuse traversée vers la Sardaigne, et malgé le nouveau médicament, certains membres de l’équipage ne sont pas au mieux de leur forme. Nous tairons les noms.
La nuit tombe pendant que nous faisons route, pas moyen de préparer un dîner en bonne et due forme vu la machine à laver dans laquelle on se trouve. Heureusement, nous avions prévu des snacks à grignoter pour la traversée, leçon de notre première traversée houleuse. Il faut pouvoir manger n’importe quand (note du rédacteur : d’ailleurs, j’écris ce récit pendant mon quart de nuit entre Sicile et Grèce, il a beau être 3h16 du matin, j’ai un petit creux que je vais aller combler)
Nous arrivons alors dans la deuxième veine au Nord de la baie de Cagliari et le vent forcit à nouveau jusqu’à plus de 30 nds. Les vagues commencent à déferler significativement (la crête casse, comme sur la plage, mais en pleine mer). Le pilote a toujours du mal et Antoine se remet à la barre, d’autant qu’on croise des bateaux et qu’on arrive près des rochers du cap. Enfin, après le passage de la pointe, la mer s’aplatit, plus de vagues pour nous balloter en tous sens. Mais… le vent se renforce encore, nouvelles rafales au-delà de 35 nœuds, après avoir rangé les voiles nous faisons route au moteur vers le mouillage, l’anémomètre (qui mesure la vitesse du vent) enregistre une pointe au-delà de 40nds.
Une dernière inquiétude : mouiller
Notre mouillage tient bien, ça, on le sait. 40 nœuds ou plus ne nous font pas peur, une fois qu’on sera mouillé. En effet, il y a un moment délicat, c’est le moment de planter l’ancre dans le sable. En pratique, nous laissons filer la chaîne, ou plutôt, le guindeau (treuil pour remonter l’ancre) la sort de la baille à mouillage (le coffre où elle est rangée) pour la laisser filer dans l’eau mais ensuite ce guindeau n’est pas censé tenir la chaîne. C’est le rôle de la patte d’oie, un bout (je rappelle, pas de corde à bord, on appelle ça des bouts, à prononcer « boutes ») qu’on accroche sur la chaîne pour la relier directement à deux points fixes à l’avant du bateau. Si on tire trop fort sur le guindeau, on risque de le casser, comme c’est arrivé à nos amis de Stardust la semaine précédente, justement en mouillant avec beaucoup de vent. Or, nous avons tordu légèrement la manille (le crochet en métal) qui sert à accrocher la patte d’oie sur la chaîne. Rien de grave en soit mais il faut maintenant un outil pour fixer la patte d’oie sur la chaîne et plusieurs dizaines de secondes supplémentaires qu’Antoine devra tenter de passer en stationnaire au-dessus de l’ancre pendant que Magali fixe la patte d’oie. Nous ne sommes pas sereins mais à 23h30 nous sommes mouillés à Porto Giunco sans incident avec toute la longueur de la chaîne disponible à bord puisque nous ne sommes que 3 bateaux dans le mouillage. Au dodo après ce stress !
Cette traversée épique nous a bien renseigné sur les limites du bateau. Elles sont loin d’être atteintes. Après analyse à froid, nous n’étions pas du tout en danger malgré les surfs impressionnants, le bateau aurait pu encaisser beaucoup plus, malgré le pilote approximatif aussi. Nous avons aussi appris sur les limites de l’équipage. Il nous faut une montée en puissance plus progressive, manifestement nous n’étions pas prêts pour ces conditions, qui vont prévaloir encore jusqu’à la fin de la semaine. Nous allons donc nous reposer pour envisager la suite



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